MÉTÉO

Hypothèse sur les migrations journalières

(Été - Hiver)

    Les étapes de la vie du Bar et ses mœurs en font un poisson essentiellement côtier.

    Il est difficile de définir exactement la raison primordiale de cet état de chose.

Ce peut être uniquement la nourriture, mais j'en doute et je pense plutôt que la cause principale est ce besoin vital d'eaux oxygénées qui implique des eaux basses, exposées et constamment brassées. Cela limite automatiquement la zone de prospection nourricière.    

Quoi qu'il en soit, il découle de tout ceci que, en tout temps et en toute saison, le Bar doit se trouver à la côte.

S'il ne se trouve pas, certains jours en un point donné où nous étions habitués à le trouver, il faut le rechercher en un autre point côtier, puisqu'il est prouvé que, contrairement aux autres espèces, tel le Lieu par exemple, le Bar ne fréquente ni le large ni les grands fonds. C'est là la première idée qui vient à l'esprit le jour où l'on tente d'élucider le mystère du Bar.

     Ceci et la connaissance de certaines préférences gastronomiques, révélées par l'autopsie, renforcées par de patientes observations issues de stations prolongées sur des rochers dominant la côte, m'ont conduit à élaborer des hypothèses sur les migrations journalières, estivales et hivernales, des Bars.

Hypothèses que l'on peut résumer comme suit: pour la clarté de l'exposé j'ai classé les périclites de pêche du Bar en saison estivale, d'avril à septembre, et hivernale d'octobre à mars.

   1° Migrations journalières estivales:

    A basse mer, le Bar de taille moyenne et grosse se réfugie sur des plateaux rocheux situés à peu de distance de la côte et réunissant les conditions requises de hauteur d'eau et de fond propice. Selon l'endroit, ce refuge peut-être en prolongement d'une pointe, dont il est la continuation sous-marine.

Il peut aussi être encadré par deux de celles-ci.

Il peut encore être un simple rocher émergeant d'un fond uniforme de sable.

La structure du rocher semble avoir une influence sur le choix du bar.

    Il peut être uniformément plat, parfois formé d'amas chaotiques ou coupé de failles profondes.

A ce propos j'affirmerai, avec la prudence qui convient en pareil cas et en me gardant bien de généraliser, que le choix des emplacements semble en rapport avec la taille.

    Ainsi, les poissons jusqu'à 500 g paraissent plutôt préférer, pour cette halte périodique, les petites criques à fond de sable propre. Ils s'y trouvent parfois en grand nombre, immobiles à même le fond.

    Les Bars plus étoffés (jusqu'à 2 kgs) affectionnent les rochers blancs couverts de balanes dont j'ai parlé antérieurement.

    Plus étoffés encore ils séjournent de préférence dans les chenaux de certaines grèves rocheuses.   

    Enfin, les gros "pépères ", semblent avoir un faible pour les failles profondes, véritables caves, où ils se trouvent, immobiles, impressionnants fuseaux d'acier faisant songer à une escadrille de sous-marins au repos.

    Je précise que ces affirmations, qui peuvent paraître présomptueuses et un peu osées, sont issues d'explorations sous-marines faites par moi-même.

    De nombreux amis, fervents pratiquants de la chasse sous-marine, ont confirmé ces observations.

    Guidés par un instinct atavique et aussi, semble-t-il, par un chef de file, les Bars s'ébranlent au premier mouvement sensible du flot montant.

 Ils se rapprochent de la côte et, lentement, l'explorent minutieusement, réglant leur avance avec celle du flot. La pleine mer les trouve toujours à la limite de la montée des eaux, et parfois très près du bord, soit sur les plages de sable, soit sur celles de galets (1) car, et ceci est gros d'importance, ce sont là leurs lieux de séjour favoris pour la recherche de la nourriture.

Ils y passent une notable partie de leur existence. C'est donc là, en définitive, que l'on a le plus de chance de les trouver réunis et que l'on peut les pêcher le plus longtemps.

 

Routes théoriques des Bars

   

Ceci mérite une explication détaillée.

    Il était admis, jusqu'à présent, que le Bar se pêchait surtout du rocher.

Cela est toujours valable mais il ne faut pas oublier que les pointes rocheuses sont uniquement des lieux de passage.

En effet, dans leurs randonnées, les Bars sont dans l'obligation de les contourner ou de les longer.

 Selon la pente accusée par la côte, la passée peut être brève ou longue. Si la dénivellation est faible, les troupes de Bars se succèdent rapidement.

Ce sont d'abord, en tête, les petits spécimens, téméraires et affamés, pressés de se gaver.

Puis viennent ensuite les Bars moyens, plus circonspects, qu'un bruit, un geste intempestif affole. Les gros "morceaux", généralement isolés, lents et prudents, leur succèdent enfin.

On peut admettre que, dans ces conditions, la passée est terminée vers la demi-marée.

Les Bars se trouvent alors échelonnés sur toute l'étendue de la grève proche.

    Il est alors plus sage de se replier sur un point beaucoup plus en retrait où l'on a une nouvelle chance de cueillir au passage les Bars "montants", puis, finalement, de pêcher carrément sur la plage où, logiquement, tous les Bars doivent aboutir.

    Cette méthode, dont l'efficacité a été prouvée, diminue sensiblement le danger de la pêche sur la roche par gros temps.

Il est en effet follement dangereux d'attendre la pleine mer sur ces pointes, à la merci d'une vague déferlante, éventualité hélas fréquente.

De nombreux pêcheurs, dont j'étais, tentés par l'espoir d'une belle pêche, s'y résignaient à contrecœur; puisse cette indication leur éviter désormais un bain forcé, pour ne pas dire plus, rien ne les empêche d'ailleurs, si le jour choisi pour la partie de pêche permet le contrôle de tous les stades de la marée, de procéder inversement au reflux.

    Autre indice encore, les plages extrêmement plates semblent dédaignées.

    Si, par contre, la dénivellation est rapide, la montée des eaux sera beaucoup plus lente et, par ricochet, la passée s'étendra sur un laps de temps plus long.

Le pêcheur pourra donc, en tenant compte des risques courus, prolonger son séjour sur le rocher. Mais il ne devra pas, pour autant, négliger la prospection de la grève à marée haute. Ce qui précède explique la rentabilité de la prospection de certains points dans ce dernier cas précis.

    En tel cas, la passée est loin d'être terminée à la demi-marée; il semble que le poisson, surtout le gros, attende une " marge de sécurité ", condition qui parait se réaliser entre la 4e et 5e heure du flux.

    Ce qui me confirme dans cette dernière supposition c'est, qu'à ce moment, une première " repassée " se produit généralement, repassée composée souvent uniquement de petits Bars.

    Avant d'épiloguer sur ce dernier point, sur lequel je reviendrai en temps utile, il me parait utile de prévoir une objection que ne manqueront pas de faire les pêcheurs sensés et pratiques.

    L'on m'objectera probablement en effet que ma théorie, séduisante, sur la prospection des grèves et plages est, dans le cas d'une côte à pente raide, sinon fausse du moins peu applicable. Car s'il est possible de pêcher le Bar au passage jusqu'à la 4e ou 5e heure de la marée montante et, qu'en plus, une repassée se produit à partir de ce stade, cela équivaut à une séance de pêche horaire effective, sans aucun temps mort et que, dans ces conditions, le jeu, c'est-à-dire le déplacement, n'en vaut pas la chandelle.

    Si l'escalade des rochers est périlleuse ou pénible, ou si encore la plus proche plage ou grève est lointaine ou d'accès malaisé, je n'oserai pas insister outre mesure. Sinon je rappellerai qu'une position de repli a de nombreux avantages déjà signalés.

Enfin j'avancerai un argument décisif qui, je pense, vous convaincra, je crois fermement que la prospection des plages et grèves à marée haute, est la plus riche en captures de belle taille.

    J'en reviens, à ce moment, aux repassées de petits Bars pour lesquelles j'avais promis une explication. Il est facile de penser que ces enfants de Bars rejoignent leurs pénates après un " gavage " soigné. Telle n'est pas mon opinion ni certainement celle de ceux qui connaissent l'appétit démesuré du Bar.

    Le ventre plein à craquer, ce dernier poursuivra encore une proie passant à sa portée tant que le flot accusera un mouvement de flux ou de reflux. Il ne cessera de manger, pour digérer sans doute, qu'a l'étale de basse mer.

    Il est plus logique et certainement plus conforme à la réalité de penser que ces petits bars évacuent les lieux parce qu'ils en sont chassés. Et par qui en seraient-ils chassés sinon par les "ancêtres" énormes, terrifiants, insatiables, arrivant juste au moment propice pour trouver table mise... et quelle table !

    Le flot lèche les cordons échoués de goémon et fait choir dans l'eau de nombreuses et succulentes puces de mer.

Les poux de mer explorent la grève et inspectent chaque pierre, ils s'avancent imprudemment... et les voilà entraînés par une vague.

Les crevettes fouinent chaque cavité, chaque touffe de goémon et les crabes font de même.

Les coquillages sortent une timide langue d'un de leur double orifice d'aération.

Les lançons, vifs comme l'éclair, émergent du sable fouillé par des museaux avides pour s'y enfouir quelques pas plus loin.

Les gobies et les loches, toujours à l'affût derrière une pierre, un galet, se ruent sur des proies minuscules et les emportent dans leurs repaires pour les dévorer en toute tranquillité.

Et combien d'autres que j'oublie. Oui, vraiment, quel festin pour le Bar !

    Mais laissons notre imagination échafauder les suppositions les plus hardies et les plus encourageantes et revenons à des réalités plus terre à terre.

    La prospection des grèves à marée haute a encore un double avantage.

    D'abord celui de permettre la pêche même lors d'une mer absolument déchaînée interdisant tout accès sur le rocher et enfin, en cas de loisirs limités, de ne pratiquer qu'aux heures les plus rentables.   

    Me trouvant dans ce dernier cas, lors de la semaine précédant mon départ pour la colonie (du 12 au 18 novembre 1952), j'ai pêché deux heures chaque jour (exactement une heure avant la pleine mer et une heure après), cela pendant 4 jours. J'ai réalisé pendant ce très court laps de temps une cinquantaine de prises de toutes tailles, mais avec une forte majorité de belles pièces.

    Tout ce qui précède n'est évidemment valable que pour des conditions de pêche nominales, c'est-à-dire sans influence de facteurs étrangers importants.

Ainsi la question des courants que nous avons envisagée précédemment, si elle n'influe pas, à mon avis, sur les mœurs du Bar peut, par contre, modifier sensiblement les conditions de pêche.

    Il en est de même pour les apports d'eau douce qui peuvent, localement, influer sur les migrations journalières en concentrant les Bars à un moment et sur un point donnés qu'il serait intéressant de connaître exactement.

    Avant d'en terminer avec ce chapitre, je voudrais vous faire part d'une observation faite par moi-même et aussi par quelques amis, excellents pêcheurs, que, pour la plupart, j'ai eu le plaisir d'initier à cette pêche captivante.

I1 s'agit de la rentabilité exceptionnelle et parfois même à sens unique, de la prospection de certains coins, à marée descendante ou basse.

En précisant immédiatement qu'il faut se garder de généraliser et que ce comportement n'est pas valable en tous lieux et en toutes saisons. Je crois pouvoir expliquer ce fait par la conformation spéciale des coins précités.

    En effet, il se peut que le prolongement sous-marin d'une pointe rocheuse, d'une plage, d'une grève de galets soit, à partir d'un certain stade de la marée descendante, le seul point de séjour propice pour les Bars.

Il est possible que ceux-ci s'y rassemblent, plus ou moins nombreux, dès que les conditions nécessaires sont réunies... ou les y obligent, alors que l'étale de la pleine mer les avait vus dispersés et ainsi que le fera encore la marée montante.

    Ce point précis étant accessible aux jets d'un lanceur adroit, l'on en comprend immédiatement la rentabilité possible.

 

2° Migrations journalières hivernales:

    De par la force des choses les migrations journalières hivernales sont souvent plus simples et plus faciles à déceler que les migrations estivales.

La mer, plus froide et en perpétuelle agitation, réunit alors les conditions idéales exigées pour la présence des Bars.

En principe ceux-ci pourraient se trouver partout également répandus sur les grèves précitées mais, en réalité, ils se trouvent étroitement localisés pour des questions de nourriture.

    Nous avons dit qu'à cette époque l'énorme majorité de la faune qui fournit aux Bars leur pitance journalière avait disparu.

Seuls les lançons et les talitres subsistent.

    Par temps frais et mer moyennement agitée et aussi sous l'influence de certaines marées (de vives eaux), les lançons apparaissent sur certaines plages de sable (2). (Je crois d'ailleurs que ce poisson fraie également pendant l'hiver.)

I1 est donc logique, dans ces conditions, de penser que les Bars viendront certainement explorer les dites plages et que leur prospection par les pêcheurs ne peut qu'être fertile en résultats.

    Mais, en cette dure saison, la mer est le plus souvent démontée. L'eau, sur les plages, est trouble, fortement pourvue de sable et de saletés diverses et les Bars ne s'y hasardent pas. Pourtant, il leur faut manger.

Il ne leur reste plus qu'une ressource: les talitres, qui, heureusement, abondent. Mais ces derniers ne se trouvent pas partout. Ils affectionnent particulièrement les énormes amas de goémon en décomposition et ceux-ci ne se rencontrent, en grande quantité, que sur certaines grèves à pente très rapide.

Le processus d'accumulation en masse de ces végétaux est facile à comprendre. Sous l'effet des fréquentes tempêtes, les algues marines de toutes sortes sont arrachées du fond, des rochers affleurants, etc...

Poussées par les vents du large elles abordent sans arrêt la côte où elles sont inégalement dispersées.

 Sur les plages plates, elles forment un mince cordon qui, en période de morte-eau, se dessèche et ne convient donc pas à la prolifération des puces de mer.

Par contre, sur les grèves à pente raide, les couches successives s'accumulent, poussées, projetées plutôt, par le flot furieux, au point de former des masses considérables.

    Il est fréquent, sur certaines grèves bretonnes situées face au grand large, de voir, après une forte tempête coïncidant avec une marée de vives-eaux, des amas d'une centaine de mètres de long et d'une dizaine de mètres de large, sur 4 ou 5 mètres d'épaisseur. (Presqu'île de Crozon en particulier) (3).

    Hors d'atteinte du flot, lors de la période suivante de morte-eau, cette accumulation énorme de végétaux humides pourrit rapidement, en dégageant une forte chaleur et une âcre odeur d'iode.

En peu de jours, cette pourriture pullule de talitres qui prolifèrent de façon incroyable et atteignent une taille énorme.

Pendant ce temps les Bars, affamés, rôdent, réduits à la portion congrue et dans l'obligation de se nourrir de débris innommables.

    Poursuivant leur cycle immuable les marées se suivent et, à la morte-eau, succèdent à nouveau ce que les Bretons appellent " les marées de rapport ".

    Le flot gagne sans cesse et, un beau jour, arrive au pied de cette muraille végétale en putréfaction.

    Furieusement il l'attaque, le sape à la base et d'énormes masses s'écroulent bruyamment dans l'eau... entraînant avec elles la faune qu'elles abritent.

    Pris dans les rouleaux, ce magma est déchiqueté, haché, dispersé,... et les Bars accourent à la curée.

    Deux fois par jour et pendant toute la durée de la montée du flot, ils croiseront dans les parages, se gavant de nourriture, se pourchassant aussi, car la loi du plus fort, dans ce milieu, ne perd jamais ses droits.

    C'est un spectacle inoubliable de voir, comme je l'ai vu maintes fois, à cette époque, évoluer les Bars en quête de nourriture.

Vu du haut d'un rocher surplombant, le spectacle est hallucinant. Ce ne sont que passées rapides, foudroyantes, qu'ébats bruyants, véritable carrousel sous-marin.

    Vu au niveau de l'eau (étant accroupi pour diminuer la visibilité), la vision est plus excitante encore, car alors ce ne sont que dos trapus, qu'ailerons petits ou grands, certains minuscules, d'autres larges comme les deux mains réunies.

    Dès la baisse du flot, l'agitation des Bars diminue progressivement pour cesser totalement environ une heure après l'amorce de la marée descendante.

Les Bars se retirent alors à l'entrée des criques, ou bien au-delà, selon l'importance de celles-ci et la hauteur d'eau.

    En tous cas hors de portée de lancers normaux, sauf cas incontrôlables où le Bar, présent, ne mordrait pas, je pense que ce point de retrait, variable selon les individus, en ce sens que les plus gros se retirent le plus loin, ne doit pas excéder 100 mètres du point maximum atteint par les plus hautes eaux. (I1 ne faut pas oublier que sur ces grèves à pente très accentuée, la distance entre les points atteints par la pleine et la basse mer n'excède pas, en ligne droite, au grand maximum 15 à 25 mètres.)

    Patients et immobiles, à fond ou entre deux eaux, les Bars, indifférents à tout, attendront de nouveau le flot montant pour aller se repaître.

    Et ce double va-et-vient journalier se poursuivra ainsi jusqu'à l'amorce de la morte-eau.

    Si une tempête, aubaine inespérée, survient dans l'intervalle, les Bars resteront peut-être dans les criques nourricières où ils évolueront sans cesse autour des amas flottants de goémon, poussés par le vent, et où il se trouve toujours peu ou prou de vermine.

Sinon ils rôderont, faméliques, affamés, féroces et parcourant d'immenses étendues, jusqu'au retour sauveur de la marée de rapport.

   (1) Le hic de l'histoire est que toutes les grèves ne sont pas également fréquentées. Certaines, apparemment excellentes, sont souvent désertes. On peut échafauder mille suppositions à ce sujet et incriminer la nature du sable, un fond de vase sous les galets, que sais-je encore? Un faible indice vous permettra peut-être de vous y reconnaître, je crois pouvoir affirmer que les grèves (de sable ou de galets) préférées par les Bars sont celles qui possèdent un amas rocheux sur un point quelconque de leur étendue. Point situé parfois à l'extrême limite des basses eaux, soit encore à la hauteur atteinte par la pleine mer.

   (2) La présence des lançons est également subordonnée à une certaine variété de sables qu'un peu d'habitude vous permettra rapidement de déceler.

    (3) Les côtes Bretonnes ne sont pas également et uniformément conformées. Il existe d'immenses parcelles de littoral entièrement plates. En ce cas l'accumulation des végétaux précitée est impossible. Dans ces conditions le Bar déserte, faute de nourriture, certains de ces coins excellents l'été.

        Les notes ci-dessus sont extraites :

  • LES PÊCHES SPORTIVES DU BAR
  • Par JEAN DEMIL
  • Éditions BORNEMANN, Paris

 

 

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